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3M01 Mon Enfance
Il
n'est pas inutile d'affirmer solennellement que je naquis
avec d'énormes inquiétudes spirituelles ;
le nier serait absurde.
Bien que pour beaucoup, le fait qu'il existe au monde des
gens qui puissent se souvenir dans le détail de la
totalité de leur existence, y compris de l'événement
de leur propre naissance, paraisse quelque chose d'insolite
et d'incroyable, je tiens à affirmer que je fus l'un
de ceux-là.
Après
le processus classique de la naissance, très propre
et joliment habillé, je fus placé délicieusement
dans le lit maternel, près de ma mère.
Un
géant très gentil, en s'approchant du lit
sacré, me contemplait en souriant doucement. C'était
mon père.
Inutile
de dire, clairement et sans ambages, qu'à l'aube
de l'existence nous marchons d'abord à quatre pattes,
ensuite avec deux et finalement, avec trois. Cette troisième
est évidemment la canne des vieillards.
Mon
cas, d'une certaine façon, pouvait être une
exception à la règle générale.
Quand j'atteignis onze mois, je voulus marcher et il est
évident que j'y parvins en me maintenant fermement
sur mes deux pieds.
Je
me souviens encore parfaitement de cet instant merveilleux
où, en entrelaçant mes mains sur ma tête,
je fis solennellement le signe maçonnique de détresse
: Elaï B' Neal' Manah.
Et
comme il se trouve que je n'ai pas encore perdu la capacité
d'étonnement, je dois dire que ce qui arriva ensuite
me sembla merveilleux. Marcher pour la première fois
avec le corps que nous a donné la Mère nature,
est sans aucun doute un prodige extraordinaire.
Je
me dirigeais très sereinement vers la vieille baie
vitrée d'où on pouvait voir distinctement
l'ensemble bizarre de personnes qui, ici, là ou là
bas, apparaissaient ou disparaissaient dans la petite rue
pittoresque de mon village.
Ma
première aventure fut de m'agripper aux barreaux
d'une si vétuste fenêtre ; heureusement, mon
père, homme très prudent, conjurant avec beaucoup
d'avance tout danger, avait installé un grillage
sur la balustrade afin que je ne puisse pas tomber dans
la rue.
Vieille
fenêtre d'un étage élevé !. Comme
je m'en souviens !. Vieille bâtisse centenaire où
j'ai fait mes premiers pas.
J'aimais
bien sûr à cet âge délicieux les
jeux enchanteurs avec lesquels les enfants se divertissent,
mais ceci n'interférait en rien avec mes pratiques
de méditation.
Pendant
les premières années de la vie où on
apprend à marcher, j'avais l'habitude de m'asseoir
à la manière orientale pour méditer.
J'étudiais
alors rétrospectivement mes incarnations passées
et il est évident que beaucoup de personnes de l'ancien
temps me rendaient visite.
Quand
l'extase ineffable se terminait et que je retournais à
l'état normal, commun et ordinaire, je contemplais
avec douleur les murs vétustes de cette maison paternelle
centenaire où je paraissais, malgré mon âge,
un étrange cénobite.
Comme
je me sentais petit, face à ces grossières
murailles !. Je pleurais, oui !, comme pleurent les enfants.
Je
me lamentais en disant : encore une fois, dans un nouveau
corps physique !, comme la vie est douloureuse !. Aïe
!, aïe !, aïe !.
Dans
ces moments précis, ma bonne mère accourait
toujours avec l'intention de m'aider et s'exclamait : «
Le petit a faim, a soif, etc. ».
Je
n'ai jamais pu oublier ces instants où elle courait
dans les couloirs familiaux de ma maison.
A
cette époque, des cas insolites de métaphysique
transcendante m'arrivaient : mon père m'appelait
du seuil de sa chambre, je le voyais en vêtements
de nuit et quand j'essayais de m'approcher de lui, alors,
il disparaissait en se perdant dans la dimension inconnue.
Je
confesse néanmoins que ce type de phénomène
psychique m'était très familier. J'entrais
simplement dans sa chambre pour vérifier directement
que son corps physique gisait endormi dans le lit d'acajou
parfumé et je me disais à moi-même :
ce qui arrive, c'est que l'âme de mon père
est au dehors, car son corps charnel est en train de dormir
en ce moment.
A
cette époque débutait le cinéma muet,
et beaucoup de gens se réunissaient sur la place
publique, pendant la nuit, pour se distraire, en regardant
les films projetés en plein air sur un écran
rudimentaire : un drap bien tendu cloué sur deux
bâtons dûment écartés.
J'avais
chez moi un cinéma très différent :
je m'enfermais dans une chambre obscure et je fixais mon
regard sur le mur ou la muraille. Après quelques
instants de concentration intense et spontanée, le
mur s'illuminait, resplendissant de lumière, comme
si c'était un écran multidimensionnel, et
les murailles disparaissaient définitivement ; ensuite
surgissaient de l'espace infini des paysages vivants de
la grande nature, des gnomes espiègles, des sylphes
aériens, des salamandres de feu, des ondins sortis
de l'eau, des néréides de l'immensité
marine, de délicieuses créatures qui jouaient
avec moi, des êtres infiniment heureux.
Mon
cinéma n'était pas muet et il n'avait pas
besoin de Rudolph Valentino ou de la fameuse Petite Chatte
blanche des temps passés.
Mon
cinéma était également sonore et toutes
les créatures qui apparaissaient sur mon écran
particulier chantaient et parlaient dans le levant très
pur de la langue divine primitive qui court comme un fleuve
d'or sous l'épaisse forêt du soleil.
Plus
tard, lorsque la famille s'est multipliée, j'invitais
mes innocents petits frères et ils partageaient avec
moi cette joie incomparable en regardant sereinement les
figures astrales sur l'extraordinaire muraille de ma chambre
obscure.
Je
fus toujours un adorateur du Soleil et aussi bien à
l'aube qu'au crépuscule, je montais sur le toit de
ma demeure (car à ce moment-là, il n'y avait
pas de terrasse) et, assis à l'orientale comme un
yogi infantile sur les tuiles de terre cuite, je contemplais
l'Astre Roi dans un état d'extase, m'élevant
ainsi en une profonde méditation ; je causais de
grandes frayeurs à ma noble mère lorsqu'elle
me voyait marcher sur la demeure.
Chaque
fois que mon vieux père ouvrait la vieille porte
de la garde-robe, il sentait comme si j'allais remettre
cette curieuse jaquette ou casaque pourpre sur laquelle
brillaient des boutons dorés.
Ancien
vestige des vêtements de chevalerie que je portais
avec élégance dans celle de mes anciennes
réincarnations où je m'appelais Siméon
Bleler, il arrivait parfois que dans cette vieille armoire
soient gardés des épées et des fleurets
de l'ancien temps.
Je
ne sais pas si mon père me comprenait, je pensais
qu'il aurait pu me remettre les objets de l'avant-dernière
existence passée, l'ancien me regardait et me donnait
une charrette pour jouer avec ; jeu de joies innocentes
de mon enfance.
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