|
MJ01 La Montagne de la Juratena
Errant
sur les chemins du monde, Oramammé, le vieil ermite,
pénétra un jour dans l'épaisse forêt
d'un vieux pays. Oramammé était né
à Bogota, capitale de ce pays ensoleillé qui
a pour nom la Colombie. Oramammé, le vieil ermite,
habitait dans l'épaisse forêt de ce vieux pays.
Un
jour tout plein de soleil, Oramammé, accablé
de fatigue après une longue marche, affamé
et assoiffé, arriva près d'une cabane ; il
s'y rendit et demanda à manger. Oramammé était
un vrai mystique, rempli d'amour et de sagesse. Quand Oramammé
s'asseyait à une table, son repas devenait mystique.
Rappelons-nous
le Grand Maître Jésus le Christ. Lorsque le
Divin Maître voulait donner un enseignement spécial
à ses disciples, il les invitait à prendre
le repas avec lui. Pour Oramammé, le repas était
une véritable onction mystique.
Ainsi
donc, en ce jour gorgé de soleil, Oramammé
avait faim et soif. Durant le repas, le vieil ermite resta
silencieux. Il écoutait la conversation de quelques
vieux montagnards du pays, qui ne savaient ni lire ni écrire.
Ces
campagnards rudes et simples, ces hommes au visage brûlé
par le soleil des Tropiques, parlaient de la montagne de
la Juratena. Ils disaient des choses insolites, des choses
étranges. « Ecoutez !, il va pleuvoir ! »,
disait l'un. « Comment ça ? », demandait
un autre. « Ouais ! », s'exclamait un troisième.
« Vous n'avez pas entendu l'énorme bruit de
pierres qui dévalaient de la Juratena hier soir ?
», reprenait le premier. « Ha !, pour sûr
!, j'ai entendu ! », répondait un autre.
Ainsi
se poursuivait la conversation de ces montagnards, de ces
pauvres habitants de la forêt, qui ne savaient ni
lire ni écrire. Ils parlaient, et Oramammé,
le mystique solitaire, écoutait.
Tout
d'un coup, le vieux mystique se leva de table et se dirigea
vers le groupe de paysans qui causaient tranquillement à
la porte de cette cabane solitaire. Les hommes se turent
et regardèrent Oramammé, s'attendant à
ce qu'il leur demande quelque chose.
Le
vieux mystique, après avoir salué courtoisement
les campagnards, leur demanda : « Montrez-moi la Juratena
!, où se trouve cette mystérieuse montagne
? ». Le plus vieux des montagnards, pointant l'index
vers une haute montagne qui se dressait au-dessus des arbres,
répondit : « Regarde bien, tu vois cette montagne,
là-bas, qui s'élance comme une aiguille vers
le ciel ?, c'est la ,Juratena ! ». Tous les regards
étaient tournés vers l'endroit que le vieil
homme désignait. Oramammé s'exclama, rempli
d'admiration : « Oui, je vois !, la Juratena semble
vraiment une aiguille neigeuse perçant l'immensité
concave du ciel ! ».
Au
pied de cette montagne élevée chemine paisiblement
une large rivière aux eaux profondes et claires.
C'est le Rio Minero, qui arrose la région de Boyaca.
La mystérieuse montagne qui porte le nom de Juratena
est située dans cette contrée.
Puis
les campagnards confièrent à Oramammé
des choses prodigieuses, ils lui racontèrent ce qu'ils
savaient sur la Juratena. Ils lui dirent que lorsqu'ils
voulaient faire pleuvoir, ils mettaient le feu à
la montagne, et la pluie était alors inévitable.
L'un de ces paysans rapporta à Oramammé le
cas d'un neveu à lui qui se risqua un jour à
explorer les abords escarpés de la Juratena. Le jeune
homme se promenait sur les rives tropicales de la rivière,
lorsqu'il aperçut un temple merveilleux incrusté
dans le flanc rocheux de la Juratena. Trois portes gigantesques
permettaient d'entrer dans ce mystérieux temple.
Lorsque le jeune homme voulut pénétrer dans
le temple, il recula, horrifié ; il venait d'apercevoir,
à l'intérieur, de nombreuses écailles
de serpent ; il s'enfuit, terrorisé. Le jeune homme
revint, plus tard, à cet endroit solitaire et mystérieux,
mais il ne put retrouver le temple, comme si les roches
millénaires l'avaient absorbé, englouti. L'énigmatique
disparition laissa le jeune homme fort perplexe.
Un
autre paysan raconta au vieil ermite qu'il était
monté une fois jusqu'au sommet de la montagne. A
proximité de la cime, l'homme rencontra des marches
taillées dans la pierre par on ne sait quelles mains
millénaires. Lorsque le pauvre montagnard voulut
gravir le mystérieux escalier, il fut arrêté
par une pluie de pierres lancées il ne savait par
qui. Soudain il recula, épouvanté : un énorme
bloc de pierre roulait vers lui. L'homme eut tout juste
le temps de se jeter derrière une grosse souche,
échappant ainsi à une mort horrible.
Les
récits se succédaient, plus étranges
et énigmatiques les uns que les autres. Un autre
montagnard raconta que quelques explorateurs avaient décidé
de grimper jusqu'au faîte de la Juratena. Au cours
de leur ascension, ils croisèrent des enfants qui
les interrogèrent sur l'objet de leur excursion ;
puis les enfants demandèrent aux explorateurs : «
Vous voulez quelque chose ?, vous désirez quelque
chose ? ». Les explorateurs répondirent : «
Ah !, si vous pouviez faire en sorte que nous trouvions
dans la rivière un gros poisson, parce que nous commençons
à avoir faim ! ». Les enfants dirent alors,
le plus naturellement du monde : « Allez là-bas,
à la rivière, vous aurez ce que vous avez
demandé ! ». Lorsque les explorateurs redescendirent
de la montagne, intrigués et incrédules à
la fois, ils jetèrent l'hameçon dans les eaux
de la rivière, et ils prirent bientôt, à
leur grande surprise, un énorme poisson dont ils
se régalèrent joyeusement.
En
évoquant les merveilles de la Juratena, ces paysans
avaient un air extatique. Oramammé écoutait
et méditait. On disait beaucoup de choses de cette
mystérieuse montagne. Des ingénieurs allemands
qui avaient parcouru la montagne assuraient qu'elle était
riche en émeraudes. Cette forêt impénétrable
qui encerclait la Juratena était imprégnée
d'un air de mystère, des milliers d'oiseaux de toutes
les couleurs remplissaient l'ombrage de leurs chants ineffables.
On observait partout des arbres séculaires, gigantesques,
et l'on découvrait des profondeurs insondables, peuplées
de reptiles et de singes. Les habitants de cette forêt
craignent le tigre qui se tapit derrière chaque broussaille.
La forêt est un mystère impénétrable,
un monde plein d'étranges surprises, un monde que
l'homme ne connaît absolument pas. Dans les forêts,
il existe des lois et des forces inconnues des physiciens
et des chimistes. Il y a des choses, dans la forêt,
que l'homme « académique » de la ville
ne soupçonne pas le moindrement.
|